« La Horde sauvage » de Sam Peckinpah #1 : Scènes coupées et scénario original

Il est possible de lire sur le net le script original de Walon Green, déjà à l’époque revu et corrigé par Sam Peckinpah (en anglais).

Daté du 12 février 1968, soit un peu plus d’un mois avant le début du tournage, c’est un document très intéressant. On peut observer de quelle manière Peckinpah a retravaillé jusqu’au dernier instant ce scénario, allégeant certains passages, en résolvant d’autres à sa manière. Honnêtement, il semblerait qu’au final il ne reste plus rien du scénario de Green. En effet certaines situations semblent invraisemblables, des dialogues sont trop explicatifs ou ridicules. D’autres passages portent la patte du réalisateur, mais ont sans doute été retirés car le film était trop long. Il m’a semblé intéressant de noter ces différences ici.

Il est très difficile de savoir ce qui a été tourné ou non. Je me suis basée sur les photos que j’ai pu trouver, mais je ne sais pas tout. A titre indicatif, d’après Lou Lombardo, le premier montage du film faisait 5 heures !

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Altercation entre Angel et Tector devant le panneau d’entrée de la ville.

La scène d’introduction est totalement inédite. Ainsi, dans le scénario original, la horde arrive devant la ville de San Rafael et lit le panneau d’entrée (qui précise que la ville-frontière s’appelle à présent Starbuck). Dutch rit en lisant « Bienvenue » et Angel se moque de Tector qui ne sait pas lire. Le ton monte entre les deux et Pike est obligé d’intervenir. Ce qui explique par la suite la vengeance des deux frères qui refusent de lui donner sa part du butin. Cette scène a été tournée, il en existe des photos, mais remplacée, sans regrets, par la fameuse scène impliquant les fourmis et les scorpions, soufflée à Sam Peckinpah par Emilio Fernandez (Mapache) dont c’était un souvenir d’enfance. A noter que la séquence ne plaisait pas à Phil Feldman, le producteur, qui voulait la supprimer, craignant qu’elle ne fasse fuir les spectateurs dès le début du film…

Dans le scénario, une scène montre Deke en train de casser des cailloux à Yuma. Il en existe une photo, non libre de droits, dans le livre Sam Peckinpah passion & poetry de Mike Siegel, supposant donc que la scène a été tournée.

Le dialogue entre Harrigan et Deke est plus long. De manière générale, il y a plus de dialogues dans le script que dans le film terminé, sans que leur absence ne nuise à l’œuvre, certains dialogues étant redondants avec l’action.

Les chasseurs de primes se disputant le corps de Buck.

Après le massacre en ville, les chasseurs de primes se disputent les cadavres. Dans une scène coupée, ils trouvent celui de Buck que la horde a abandonnée derrière elle. Ironiquement, Deke demande alors à ses hommes : « Combien d’entre vous l’ont tué, celui-là ? » avant de les renvoyer apporter le corps à Harrigan.

Dans le scénario, un dialogue inutile entre Pike et Lyle sur le « bon vieux temps » évoque Butch Cassidy (pour justifier le titre ?)

Dans le scénario, les chasseurs de primes qui accompagnent Deke s’inquiètent du nombre de jours qui passent, et de l’absence de réaction de celui-ci (scène du camp de nuit). Avant l’épisode du village d’Angel, la horde traverse un village ravagé par la guerre, où des hommes ont été pendus et où rodent les vautours. Dutch maudit Huerta, approuvé par Angel.

Angel réclame ensuite dans un premier temps d’aller seul voir sa famille, avant d’inviter la horde à l’accompagner, ce qui génère une longue discussion entre la horde et lui, près d’un abreuvoir (Cette scène a été supprimée par Peckinpah lui-même et les dialogues réutilisés dans le film lors de l’arrivée au village).

Dutch aide les habitants du village d’Angel à capturer une mule récalcitrante pour la ferrer. Destinée à montrer la complicité naissante entre les bandits et les villageois, cette scène a disparue entre le script et le tournage.

Le doyen du village, présenté ici comme étant le grand-père d’Angel, dit dans un premier temps avoir défendu les siens, puis avoue être un lâche et avoir en réalité pris la fuite. Sykes dit alors apprécier son honnêteté. Cette séquence, que je trouve intéressante, vu la réapparition du personnage armé à la fin, a disparue sans traces.

Le doyen discute avec Pike du départ de Teresa. Où l’on comprend qu’Angel n’a jamais eu de relations sexuelles avec elle, et que Mapache lui proposait autre chose que « de la musique et des fleurs ». Suivi d’une réflexion sur le rêve et l’amour (la scène a été réduite dans le film, sans que l’on puisse savoir si elle a existé en entier).

Dans le film, le départ de la horde, quittant le village dans une atmosphère funèbre, ajouté par Peckinpah, ne figure pas dans le scénario.

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Tector a osé toucher la voiture…

Lorsque la horde se retrouve devant la voiture de Mapache, deux scènes ont été supprimées. De la première subsiste une photo. Tector touche la voiture, les soldats encerclent alors la horde qui lève les mains en l’air. Tector : « Je voulais juste toucher cette chose, non me marier avec ! » Dans la deuxième, on peut voir à un moment donné, dans le film, Angel s’éloigner de la voiture comme s’il s’en désintéressait, jusqu’à sortir du champ. Dans le scénario, c’est parce qu’il va prendre ses renseignements auprès d’un soldat sur Mapache, et qu’il se fait ensuite sermonner et secouer par Pike, qui lui reproche de faire cavalier seul. Ce qui explique pourquoi Pike dit dans le film « allons voir ce Mapache gentiment », cette réplique venant après cette séquence dans le scénario. Ce passage a donc sans doute été tourné et ôté.

Dans le scénario toujours, lorsqu’Angel se retrouve au sol, à moitié assommé par Tector, après avoir tué Teresa, Mapache se rue sur lui pour lui frapper la tête à coup de pieds à chaque fois qu’il essaye de se relever. Angel, lors de son plaidoyer pour récupérer une caisse d’armes pour son village, propose aux autres de dire qu’il est coupable si le vol est découvert (sic). De même, Dutch dit qu’il devra néanmoins se présenter pour chercher sa part de l’or. Heureusement que ce passage du script, qui ruinait le film, a été supprimé !

Une scène du film, où Tector aviné compare la taille du téton d’une prostituée à son pouce, a été censurée.

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Pike fait la cuisine !

Pike prépare à manger à Aurora après leur dispute. Il existe une photo de cette scène qui a été tournée puis coupée.

Dans le script, Angel décroche les wagons du train sans problème (il est possible que Peckinpah ait improvisé la scène des wagons difficiles à décrocher, toute la scène du train ayant été tournée d’une traite en une seule journée).

Toujours dans le script, après le vol du train, la horde s’enfuit… en mettant à l’eau le chariot contenant les armes, dans la rivière, avec des tonneaux en guise de flotteurs, tout en faisant sauter le pont sur lequel passe Deke et ses chasseurs de primes. Ce passage (illogique) a été entièrement revu et corrigé par Peckinpah.

Dans le scénario toujours, juste avant l’arrivée de Pike au camp de Mapache pour récupérer sa part de l’or, Mapache fait exécuter un homme du village d’Angel.

Lorsqu’Angel est capturé par Mapache qui a découvert son implication dans la disparition d’une caisse de fusil, le scénario détaille son long interrogatoire en espagnol devant Dutch, Angel couvrant la horde en disant qu’il a opéré seul, pour son compte, en volant une caisse de nuit, sans que la horde ne le sache (l’échange de regards dans le film est bien plus terrible et efficace). Mapache lui fait ensuite la leçon sur le fait qu’il a été trahi par la mère de sa fiancée, lui disant même « d’être prudent quand il tirera la prochaine fois » (sic) !

De même, Mapache demande à Dutch, avant son départ, de lui rendre une part d’or sur les deux, celle d’Angel. Dutch râle et s’exécute. La version du film est plus trouble, puisque Dutch apparait comme un Judas ayant vendu Angel.

Après la capture d’Angel, Sykes dit à Dutch qu’il faut retourner le chercher. La séquence, supprimée, existe, elle apparait même dans la bande-annonce du film.

Dans le scénario original, la voiture de Mapache est déjà présente, mais uniquement pour la parade, et lors de sa séance de torture, Angel est tiré plus classiquement par un âne. L’idée de faire tirer Angel par la voiture vient évidemment de Peckinpah.

Dans le script, revenu se réfugier au camp de Mapache, Pike lui demande d’envoyer ses hommes le débarrasser de Deke en prétendant que celui-ci en a après sa cargaison d’armes ! Il en subsiste une scène très brève, lorsque Deke et ses hommes s’enfuient en voyant apparaitre des federales.

Le « Let’s go », presque énigmatique, de Pike dans le film, est ici remplacé par un simple « Let’s get Angel ».

La longue marche a été improvisée sur place. Dans le script, les hommes se préparent, et se retrouvent directement devant Mapache.

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Scène… coupée.

La scène où Angel est égorgé a été censurée. D’après une interview de Jaime Sanchez parue dans le livre de David Weddle « If they move… Kill’em ! », le (faux) sang avait jailli « comme une fontaine »…

Pour terminer, les rires « spectraux » de la horde, et la chevauchée fantomatique finale, ne figurent pas dans le scénario. C’est une idée de Phil Feldman, producteur du film, qui a suggéré à Sam Peckinpah de terminer sur des plans de la horde. Au grand étonnement du producteur qui s’attendait à se faire jeter, Peckinpah lui a répondu qu’il avait raison !

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Cet article a été publié dans Ben Johnson, Emilio Fernandez, Jaime Sanchez, L.Q Jones, La Horde sauvage, Robert Ryan, Sam Peckinpah, Strother Martin, Warren Oates, western, William Holden. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

14 commentaires pour « La Horde sauvage » de Sam Peckinpah #1 : Scènes coupées et scénario original

  1. Miguel dit :

    « La Horde sauvage » est un film dont je trouve que certaines voix des personnages font rappeler un peu ceux des Looney Tunes, les chasseurs de primes et les fédérales surtout. Impression toute perso bien sûr mais j’aimerais bien connaitre ton avis.

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    • evy dit :

      Je ne sais pas si tu parles de la version originale ou de la VF ? Dans la VO, les deux chasseurs de primes principaux, T.C (L.Q Jones) et Coffer (Strother Martin), en rajoutent dans le côté couple vaguement homosexuel hystérique. Les personnages n’étaient pas définis de cette manière dans le scénario, c’est une idée des deux acteurs, et Peckinpah les a laissé faire. J’aime bien leur côté surexcité, avec leurs voix aiguës et presque enfantines, qui contraste sérieusement avec leurs rôles et les rendent assez comiques dans l’horreur de leurs actes.
      Les voix des federales ne sont pas très drôles, sauf celle d’Herrera (Alfonso Arau) qui dans la scène du canyon, avec son mauvais anglais (« we are all your friends ! »), me rappelle à chaque fois la scène des bandits qui n’ont pas de badges dans « Le trésor de la Sierra Madre ».

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      • Miguel dit :

        je trouve que Coffer croasse comme un corbeau et T.C a quelques choses de la belette. Quand au senor capitan Herrera (puisqu’il s’agit bien de lui dont on parle) lui me donne toujours l’impression de sortir d’un Speedy Gonzales. Dans le « Le trésor de la Sierra Madre » le chef des bandit qui demande la permission de ramasser son sombrero avant d’être fusiller me fera toujours rigoler et en plus il a une gueule superbe.

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  2. valcogne dit :

    Tu étais faite pour être chercheuse d’or, cet article est une mine d’informations !

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    • evy dit :

      Merci ! Contente que ça t’intéresse Valcogne ! Quand je lis le script, je trouve dommage que certaines scènes, comme celle du village ravagé par la guerre, aient été supprimées. Et lorsque j’ai acheté le DVD avec en bonus des « scènes coupées », j’ai été bien déçue, puisqu’il s’agit de prises alternatives de séquences du film, où les acteurs sont filmés de loin…

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  3. lemmy dit :

    Article passionnant sur la conception, les choix réfléchis ou improvisés de ce grand film, que j’ai lu sans trop vouloir le lire au départ, car je dois revoir le film et je ne voudrais pas me dévirginiser ;-), mais qui m’a bien chopé. Non, ça ne me gâchera pas le film. Les changements entre script et version filmée (et montée) sont édifiantes.
    Alors, oui, le « Let’s go » est un million de fois plus fort que « let’s get angel », changement sur le plateau lors du tournage, cette phrase est le pivot du film, phrase ô combien métaphysique et existentielle.
    Plus pour quand j’aurai revu le film 😉

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    • evy dit :

      Merci Lemmy ! Avec plaisir pour la suite de tes impressions 🙂

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    • evy dit :

      Pour revenir sur le « Let’s go », voici mon interprétation. Ce n’est pas sauver Angel qui compte à présent. Angel est presque mourant. Soyons réalistes : comment pourraient-ils s’enfuir avec un gars grièvement blessé, sans doute incapable de tenir sur un cheval vu son état, alors que Deke et ses hommes les attendent dehors ? D’ailleurs, en imaginant une fin différente, que ce serait-il passé ? Vu l’état du pauvre Angel, s’ils avaient réussi à le sortir de là, Pike aurait sans doute été obligé de l’achever, comme il a achevé Buck après le casse manqué (je vois d’ailleurs cette séquence comme une réponse au « si », puisqu’il est facile de comparer l’état de Buck, pareillement ensanglanté, à Angel).
      « Let’s go », c’est allons se sacrifier pour une cause, et Angel est une bonne raison. Angel qui n’a pas trahi la horde alors qu’il était pris et torturé, et qui leur a montré qu’il y avait d’autres raisons de se battre que pour soi (ce qui relève aussi de son propre cheminement intérieur après la mort de son père et la trahison de sa fiancée, puisqu’au départ il était après l’or comme les autres, et bien décidé à défendre sa part). Ils ne vont donc pas le laisser mourir seul et vont tous se « sacrifier », car en y allant à pied, c’était certain qu’ils n’avaient pas d’échappatoire, que la fin, lue sur le visage de William Holden, était déjà décidée.

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  4. walkfredjay dit :

    Je vais aller encore plus loin dans l’interprétation du « let’s go ». Je pense qu’Angel n’est qu’accessoire dans leur décision, il n’est qu’un prétexte. Et il ne s’agit pas de sacrifice mais de suicide. D’euthanasie. Les 4 sont vieillissants, à bout de souffle, promis à une vieillesse sordide. C’est clairement leur dernière aventure. Alors ils décident de finir en beauté en entraînant le plus de « sons of bitches » avec eux. La fusillade finale de « LA HORDE SAUVAGE » est un suicide collectif rigolard et barbare, un ultime feu d’artifice.

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    • evy dit :

      Tu as raison Fred, suicide est le bon mot ! Mais il est clair de toute manière qu’il n’y aura pas de « vieillesse » pour eux. En plus de ne plus supporter leur condition physique et leurs échecs, une autre mort, ignominieuse, par les chasseurs de primes, les attend sans doute d’un moment à l’autre. Autant choisir eux-mêmes quand et comment en finir, et y trouver une raison.

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  5. walkfredjay dit :

    Juste. Autre motivation à ce « suicide », l’humiliation. Il est clair que ce n’est pas l’amitié pour Angel qui motive les frères Gorch, brutes stupides et dépourvues de sentiments. C’est le fait d’avoir été humiliés par Mapache et congédiés comme des malpropres. Les 4 de la horde ont tous leurs raisons de vouloir en finir. Mais le résultat sera le même.

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    • evy dit :

      Tu as raison pour l’humiliation, mais les Gorch sont un peu plus nuancés que ça. Ce sont eux, étonnamment, qui réclament que Buck soit enterré. Et au village d’Angel, ils se conduisent gentiment avec sa sœur (bon, là, tu vas me dire, ils n’avaient peut-être pas le choix 😀 ) mais ils semblent vraiment foncièrement amicaux, au grand étonnement de Pike lui-même…

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  6. walkfredjay dit :

    Peckinpah les montre surtout comme de vieux enfants avec leurs codes.
    Amicaux au village, je n’irais pas jusque-là, mais dans un bon mood, disons… Quand Ben Johnson tue l’oiseau pour s’amuser, il est moins touchant ! Ce qui est beau dans les sourires qu’ils échangent juste avant la fusillade, c’est qu’il n’y a plus ni bon, ni méchant, ni sympathiques ou antipathiques : ils se ressemblent tous.

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    • evy dit :

      Elle est terrible cette vision de l’oisillon agonisant ! Voilà Fred, c’est exactement ce que j’aime dans les personnages de Peckinpah : ils ne sont absolument pas manichéens. J’aime aussi le fait qu’ils soient conscients de leur nature : la scène de l’arrivée au village, où Angel leur demande de bien se comporter, me fait sourire.

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