Le Prêteur sur gages (« The Pawnbroker ») Sidney Lumet, 1965

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Rod Steiger

Ce post commence par un coup de gueule : presque cinquante ans après sa sortie, et malgré la brève ressortie, dans quelques salles, d’une copie restaurée l’été dernier, ce superbe film de Sidney Lumet, d’une grande dureté, demeure absolument introuvable à la vente en France !

Sol Nazerman (Rod Steiger) est un homme brisé et vieilli avant l’heure. Sa vie a pris fin brutalement en Europe, lorsque sa famille a été déportée dans les camps de concentration. Il en est le seul a être revenu, et il traine depuis sa culpabilité de survivant comme un fardeau. Les 25 ans de la disparition de sa famille font ressurgir des souvenirs épouvantables. Muré dans sa douleur, le visage constamment fermé, taciturne et désagréable, il n’a absolument aucune pitié pour les malheureux qui viennent dans son magasin de prêteur sur gage tenter de lui revendre leurs maigres biens ou simplement engager la conversation. Il repousse ainsi Marilyn Birchfield (Geraldine Fitzgerald), femme solitaire au cœur tendre, qui tente de lui tendre la main. La boutique de Sol est aussi utilisée contre son gré par Rodriguez (Brock Peters), un truand local, pour blanchir de l’argent.

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Jaime Sanchez et Thelma Oliver

Sol Nazerman a un jeune employé portoricain, Jesus Ortiz (Jaime Sanchez). Cet ex-petit truand, plein de vie, débordant d’ambition et de bonne volonté, rêve d’ouvrir un jour son propre commerce, afin de rassurer sa mère, et d’offrir un avenir à sa petite amie (Thelma Oliver) qui se prostitue justement pour le compte de Rodriguez. Il compte sur Nazerman, qu’il respecte et vénère comme un maître, pour lui apprendre les ficelles du métier. Mais, totalement insensible aux gestes de sympathie maladroits mais sincères de son jeune apprenti, qu’il rudoie et méprise, Nazerman va provoquer un drame.

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Rod Steiger

Rod Steiger trouve ici sans doute le rôle de sa vie. Une fois n’est pas coutume, d’une sobriété extraordinaire (sauf son « cri silencieux »…), il est absolument époustouflant et incroyablement crédible en vieil homme usé et lassé de la vie (l’acteur n’avait pourtant que 40 ans !) vivant dans l’horreur de ses souvenirs qui l’assaillent sous forme de visions. Parmi ces scènes, la plus terrible, pour moi, est celle où une rame de métro se transforme en train rempli de déportés… Cependant, ce n’est pas parce que Nazerman souffre qu’il est sympathique, loin de là. Son discours cynique sur l’importance de l’argent, qu’il prononce autant pour se mentir à lui-même, en tant que juif, sur ses raisons de vivre, que pour frapper Jesus, est aussi terrible que son dernier geste, qu’il s’inflige justement comme un stigmate.

Jaime sanchez

Jaime sanchez

Jaime Sanchez porte encore une fois un nom signifiant et lourd de conséquences (il n’est pas inintéressant de mettre en parallèle Jesus et Angel). Il incarne bien les différentes facettes de ce jeune homme à peine sorti de l’adolescence, pétillant, ambitieux et très influençable. Là où je préfère Jaime Sanchez, c’est lorsqu’il explore le côté fragile du personnage, laissant apparaitre son manque évident de repères et sa recherche d’une figure paternelle, qu’il pense avoir trouvé en la personne de son patron qu’il rêve en mentor.

La peinture sociale est réaliste. Filmé dans une rue de Harlem, la misère sociale et humaine du quartier est palpable, avec son défilé de figures tragiques (la jeune fille-mère abandonnée qui tente de vendre sa bague de fiançailles, le vieil homme qui n’a rien à vendre et qui vient pour discuter…) Le magasin, superbe métaphore, avec ses murs de grillages qui séparent et cloisonnent les personnages, symbolise l’enfermement de Nazerman, qui vit retranché derrière ses barrières physiques et mentales.

La photographie est somptueuse, un noir et blanc très tranché, qui colle bien avec le climat de l’histoire. La musique de Quincy Jones est superbe, entre jazz coltranien (Elvin Jones à la batterie !) et musique aux accents européens pour les souvenirs. Rod Steiger et Jaime Sanchez ont été récompensés pour leurs interprétations, et ce n’est que justice.

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