Biographie et anniversaire : Sam Peckinpah

Sam Peckinpah

Sam Peckinpah

Sam Peckinpah nait le 21 février 1925 à Fresno, en Californie. Sa famille, originaire de la basse vallée du Rhin et des îles de la Frise, s’appelait « Peckinpaugh ». Son grand-père change leur nom de famille en Peckinpah, baptise de ce nom la montagne indienne près de laquelle il a installé sa famille, et adopte deux indiennes en bas âge qui deviendront les tantes de Sam. Sam Peckinpah lui-même n’a donc aucun sang amérindien, mais prendra plaisir à entretenir la confusion. L’enfant, indiscipliné, aime par-dessus tout monter à cheval et partir à la chasse dans les forêts autour du ranch de ses grands-parents. Son père, juge puis avocat très rigoriste, impose à la famille la lecture quotidienne de la bible*. Cette éducation laissera des traces dans l’esprit de Sam, dont les œuvres seront à la fois pétries de morale et violemment anticléricales.

Lassé par les frasques de son fils, son père l’inscrit à l’académie militaire de San Rafael**. Sam s’engage dans les Marines et passe 18 mois en Chine. De retour au pays, par amour pour une comédienne, et par intérêt pour ce milieu artistique, il fait des études de théâtre et de cinéma. Il se fait remarquer dès ses premières mises en scène par ses choix de sujets subversifs. Sam commence à travailler pour la télévision de Los Angeles, comme machiniste, puis comme assistant et dialoguiste.

L'Invasion des profanateurs de sépultures (1956)

Sam Peckinpah dans « L’Invasion des profanateurs de sépultures » (1956)

Il a ensuite la chance de rencontrer, grâce une connaissance de son père, un producteur, qui le présente à Don Siegel. Sam travaille avec lui, en particulier sur L’Invasion des profanateurs de sépultures (1956), où il apparait dans un petit rôle de chauffeur de taxi. Grâce à Don Siegel qui le recommande, il commence aussi à rédiger des scénarios de western pour des séries télévisées, dont des épisodes de Gunsmoke, et passe enfin à la réalisation pour quatre épisodes de L’Homme à la carabine (The Rifleman). Il tourne ensuite, avec Brian Keth, la série The Westerner, dont il est aussi producteur. Les personnages qu’il met en scène sont rudes, et emploient un langage cru, qui choque, et la série se termine brutalement. A cette époque, Peckinpah rencontre et tourne avec le chef opérateur Lucien Ballard, et certains acteurs qui deviendront des familiers de ses réalisations suivantes, comme Warren Oates ou Strother Martin.

Son premier film, en 1961, est New Mexico (The Deadly Companions). Brian Keth, heureux de son travail sur The Westerner, a œuvré pour que Peckinpah le réalise. Malheureusement, Peckinpah est embauché uniquement comme réalisateur, et non pour modifier un scénario qu’il juge indigent. Son film suivant, par-contre, Coups de feu dans la Sierra, ignoré dans un premier temps, attire l’attention de la critique, et remporte même le Grand Prix au Festival International de Belgique, devant Fellini ! On y trouve, réellement développés pour la première fois, les thèmes récurrents du réalisateur : la mort, la mélancolie du temps qui passe, l’importance de la parole donnée, la trahison, la morale, la religion…

La Horde sauvage

Sur le tournage de « La Horde sauvage » (crédit : Everett)

Cependant son œuvre suivante, Major Dundee, sorti en 1965, est une catastrophe qui le marquera à vie, comme empreint d’une fatalité qui le suivra désormais. Malgré un colossal dépassement de budget, et alors que Charlton Heston lui-même, star du film, avait donné son cachet pour pouvoir achever le tournage, le film est amputé, remonté, défiguré. Sam Peckinpah en conçoit un dégoût et une rancune tenaces. Alors qu’il est tenu à l’écart des studios depuis près de quatre ans, Kenneth Hyman, un des dirigeants de Warner Bros.-Seven Arts, l’impose comme réalisateur pour La Horde sauvage. Conscient qu’il s’agît peut-être de sa dernière chance de faire ses preuves, Sam Peckinpah se lance corps et âme dans ce film, qu’il marque de son empreinte à chaque plan, dans une folie orgiaque, sanglante et désespérée. Les acteurs eux-mêmes sont sidérés. Ils n’ont jamais tourné un film pareil. A la fin du tournage, le réalisateur éclate en larmes.

Pour la presse, Peckinpah devient « Bloody » Sam, le réalisateur sanglant et ingérable qui n’hésite pas ensuite à démontrer comment un homme à priori inoffensif peut devenir une machine à tuer (Les chiens de paille (Straw Dogs)). Depuis La Horde sauvage, sa réputation est devenue infernale. Cinéaste instinctif, capable d’improviser une scène à la dernière minute, il fait trembler son équipe. Il divise pour mieux régner, terrorise acteurs et techniciens, les renvoyant à tour de bras, ne pouvant créer que dans la confusion et le chaos. Des acteurs ne le supportent pas. Certains ne voudront plus jamais entendre parler de lui, ou, préventivement, comme Charles Bronson, refusent de tourner avec lui. D’autres, au contraire, le soutiendront jusqu’à sa mort, et bien après. Il valait mieux ne pas dire du mal de Peckinpah devant Ernest Borgnine ou James Coburn. Et Kris Kristofferson l’évoque toujours affectueusement, une larme sincère au coin des yeux.

Patt Garrett et Billy le kid

Avec James Coburn pour « Patt Garrett et Billy le kid »

Car ses acteurs les plus proches, ceux qui, au fil des ans, ont constitué sa « troupe » (« Peckinpah Stock Company »), film après film, l’avaient bien compris. Les personnages de Peckinpah qu’ils interprétaient sous l’œil de la caméra n’étaient autre que le réalisateur lui-même, perdant magnifique et nihiliste. Peckinpah a pour habitude de réécrire les scénarios qui lui sont proposés, les tordant pour les adapter à ses démons intérieurs et à sa sensibilité à fleur de peau. Steve Judd mourant face aux montagnes dans Coups de feu dans la Sierra : c’est Sam Peckinpah. Dans La Horde sauvage, Pike, à la tête d’une bande de hors-la-loi qui n’ont plus leur place dans un monde policé, remonte difficilement à cheval pour aller sans but ? c’est Sam Peckinpah. Patt Garrett et Billy le Kid met en scène un Pat Garrett, vieilli, livide et funèbre, effroyablement seul, abattant son reflet monstrueux dans un miroir brisé : c’est Sam Peckinpah. Bennie, en voiture, avec pour seule compagnie une tête pourrissante, et se retournant contre ses employeurs à la fin de Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia, l’éclat de rire féroce de Steiner qui entraine Stransky sur le front dans Croix de fer : c’est toujours Sam Peckinpah… Le réalisateur se met en scène, lançant à la figure de ses producteurs, film après film, son écœurement d’un système corrompu et son triste constat, sans cesse renouvelé, d’un monde médiocre, au futur sombre, qui a changé sans lui.

Cable Hogue

Avec Jason Robards dans « Un nommé Cable Hogue »

Mais on ne peut pas à la fois cracher à la figure du système et lui réclamer de l’argent. Sa carrière est chaotique, les portes se ferment plus souvent qu’elles ne s’ouvrent. Sa réputation homérique d’alcoolique ingérable le précède. Sergio Leone, qui l’admire, veut lui confier le tournage d’Il était une fois la révolution. Les producteurs refusent. De même, Peckinpah voit lui échapper Délivrance, confié à John Boorman, alors que l’auteur du roman le réclamait pour le porter à l’écran. Ses œuvres sont saccagées, remontées dans son dos. Et lorsque ses films sont acclamés, ce n’est alors que pour leurs explosions de violence esthétique, et non pour leur tendresse mélancolique. Ses œuvres les plus intimistes et tendres (Junior Bonner, Un nommé Cable Hogue), mal distribuées, ne trouvent pas leur public et passent à la trappe sans autre forme de procès.

Sam Peckinpah sous "perfusion" d'alcool.

Sam Peckinpah sous « perfusion » d’alcool.

Dans un cercle vicieux, Peckinpah sombre effectivement totalement dans l’alcool. Sur le plateau de Patt Garrett et Billy le kid, une photo-gag le montre, une bouteille de whisky en perfusion… Si, à l’époque de La Horde sauvage, Sam s’astreignait à une très grande discipline en journée, pour Le Convoi il n’est lucide que deux ou trois heures par jour. A tel point que James Coburn, un de ses amis fidèles, vient diriger la seconde équipe pour tenter de sauver le film. Pire encore, Peckinpah, dont la santé est déjà excessivement fragile (il est malade quasiment lors de chaque tournage…) découvre la cocaïne. Cet homme chétif n’a plus que la peau sur les os, et le visage ridé et marqué d’un vieillard, alors qu’il n’a pas 60 ans. L’entrée dans les années 80 est fatale à beaucoup de ses amis et collaborateurs : Strother Martin, Warren Oates, Steve McQueen, William Holden et son compositeur Jerry Fielding, qui partent avant lui. Sa vie privée est misérable, entre mariages rapides, divorces et nuits sordides entouré de prostituées. Kris Kristofferson est un des rares à lui rendre encore visite, le forçant à se lever et à se changer. Après l’échec d’Osterman week-end, une dernière opportunité de tournage apparait pour le banni d’Hollywood. Une ultime vidéo le montre, passablement éteint, en train de réaliser… un clip, pour Julian Lennon (le fils de John), Too Late For Goodbyes. La chute est rude et le titre étrangement prémonitoire pour le cinéaste qui meurt deux mois plus tard, le 28 décembre 1984, à l’hôpital d’Inglewood, où il a été amené en urgence. Ses cendres sont dispersées en mer.

Il laisse derrière lui une œuvre fulgurante et désespérée, inégale, où les éclairs de génie (La Horde sauvage, Coups de feu dans la Sierra, Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia…) côtoient le pire (les ninjas de Tueur d’élite, la fin du Convoi…), et en partie en constante mutation, au gré des versions « Director’s Cut » de son œuvre, réhabilitée bien après sa disparition.

Il aurait eu 90 ans aujourd’hui.

Citations :

Sam Peckinpah(A propos de La Horde sauvage) J’ai fait ce film parce que j’étais très en colère contre toute une mythologie hollywoodienne, contre une certaine manière de présenter les hors-la-loi, les criminels, contre un romantisme de la violence […]. C’est un film sur la mauvaise conscience de l’Amérique.(…) La Horde sauvage est simplement ce qui arrive lorsque des tueurs vont au Mexique. L’étonnant est que vous ressentez une perte immense quand ces tueurs atteignent la dernière ligne droite. (François Causse, Sam Peckinpah, la violence du crépuscule, Dreamland,‎ 2001)

L’enfant est Dieu et le Diable à la fois, et en lui se trouvent mêlées la cruauté et une extrême bonté. Il suffit que les enfants soient témoins de certaines choses pour qu’ils deviennent très vite des adultes, des êtres aussi vicieux, aussi méchants que nous. […] Tout un système de morale, d’éducation nous empêche de regarder en face un certain nombre de vérités, par exemple qu’il existe déjà chez l’enfant tout ce côté sombre de l’homme. (Guy Braucourt, Conversation avec Sam Peckinpah, Cinéma 69, no 141,‎ février 1969.)

(A propos de Croix de fer) Je n’ai plus besoin de faire de commentaires sur la violence, on la voit à la télévision, entre deux publicités. Je filme une histoire de soldat universel (…) La mort n’est pas belle, mais je ne veux pas que le spectateur parte, ou montrer la violence gratuite. Je veux qu’il entre dans le film, pour qu’il comprenne ce qu’est la mort, ce que l’on ressent face à elle, ce que ça sent. (in Passion & Poésie de Mike Siegel)

Filmographie :

(les liens renvoient aux critiques publiées sur ce blog)


* A rapprocher de la scène où le père récite des versets de la bible avant de manger dans Coups de feu dans la Sierra.

** C’est un des deux noms que porte la ville où arrive La Horde sauvage au début du film, l’autre étant « Starbuck », du nom d’un personnage de Moby Dick d’Herman Melville, un des romans préférés de Peckinpah.

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4 commentaires pour Biographie et anniversaire : Sam Peckinpah

  1. lemmy dit :

    « Tueur d’élite » est si peu intéressant que ça ? Bravo pour ce portrait.

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  2. walkfredjay dit :

    J’aime bien la première moitié de « KILLER ELITE », ensuite ça part en sucette. Mais le décor du port abandonné avec ses navires fantômes est superbe. Disons que ce n’est pas le Peckinpah dont on aime à se souvenir…

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  3. Claude dit :

    Bravo et merci pour cette remarquable synthèse écrite avec autant d’âme que de science sur un cinéaste exceptionnel dans tous les sens du terme . Que faut-il penser des livres traduits en français sur sa vie et ses films ?

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    • evy dit :

      Merci Claude ! ça me donne l’idée d’une nouvelle rubrique où je parlerai de ces livres. Pour moi le meilleur livre d’analyse de ses films en français est « Sam Peckinpah, la violence du crépuscule » de François Causse. Et en langue anglaise, « If they move… Kill’em! The Life and Times of Sam Peckinpah » de David Weddle est indispensable. J’y reviendrai un de ces jours…

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