La Porte du paradis (« Heaven’s Gate ») Michael Cimino, 1980

Ella Watson (Isabelle Huppert) et James Averill (Kris Kristofferson)

Ella Watson (Isabelle Huppert) et James Averill (Kris Kristofferson)

En 1870, dans le comté de Johnson aux États-Unis, les éleveurs de bétail, regroupés en une puissante association, déclarent une guerre sans merci aux immigrants des pays de l’Est, miséreux, qui tentent de venir s’installer sur des terres acquises avec des titres sans valeur. Ulcérés par les vols commis par une frange de cette population mourant de faim, les éleveurs engagent des mercenaires qu’ils chargent de tuer 125 hommes, recensés sur une liste noire, soit quasiment tous les hommes du comté. Seul James Averill (Kris Kristofferson) richissime shérif lettré, amoureux d’Ella, une prostituée immigrée (Isabelle Huppert), s’élève contre ce massacre.

Nathan D. Champion (Christopher Walken)

Nathan D. Champion (Christopher Walken)

Librement inspiré de la vie de James Averill, ici romancée au point de nier la vérité historique du personnage (qui n’avait rien d’un shérif, et a été pendu avec sa bien-aimée avant la fameuse révolte), La Porte du paradis retrace néanmoins fidèlement une page honteuse de l’histoire des États-Unis. Si le style et l’époque choisie en font bien évidemment un western, on peut néanmoins penser qu’il s’agit d’un « anti-western », tout comme Voyage au bout de l’enfer était un « anti-film de guerre ». Car, dans un cas comme dans l’autre, il n’est pas question de glorifier ni les actes, ni les hommes. Les éleveurs sont des brutes sadiques bien habillées, les malheureux immigrants sont faibles et incapable de se battre sans l’aide d’un chef et Ella, vénale, pense d’abord à l’argent plutôt qu’au danger qu’elle court. Le seul personnage qui présente réellement une progression est Nathan D. Champion (Christopher Walken, aussi marquant que dans Voyage au bout de l’enfer). Champion, tueur froid à la solde des éleveurs, s’affranchit et dévoile son humanité au contact d’Ella, avant de se sacrifier.

James Averill (Kris Kristofferson)

James Averill (Kris Kristofferson)

Il est difficile de comprendre les motivations de James Averill, qui ne sont guère expliquées. Pourquoi cet homme fin et lettré a-t-il trouvé refuge dans le Wyoming en tant que shérif ? Était-ce pour fuir une vie déjà toute tracée, annoncée par le grand bal d’Harvard, qui termine la longue séquence d’introduction ? Celle-ci montre Averill fraîchement diplômé, en compagnie de son ami William (Billy) C. Irvine (John Hurt). Celui-ci se lance dans un discours assez ironique, d’où il ressort qu’ils ne pourront jamais rien changer, et qu’ils veilleront « au respect des traditions ». Et effectivement, Billy, bien que révulsé par les actes des éleveurs, sombre dans la boisson, et joue le rôle de témoin impuissant. James Averill est nettement plus complexe. Assez taiseux (Ella lui reproche de taire ses sentiments, et dit ne pas le comprendre), l’homme semble déterminé à faire respecter la loi. Il dit d’ailleurs avoir convoyé une femme vers une prison d’État, où elle sera sûrement jugée et pendue. Cependant, il prend au fil du temps fait et cause pour les immigrés. Est-ce par amour pour Ella ? Ou une manière comme une autre de fuir sa classe sociale, à laquelle il semble malgré tout condamné, comme le montre la conclusion ?

Une photographie somptueuse.

Une photographie somptueuse.

Film-fleuve d’une durée de 216 minutes, La Porte du paradis (du nom de la patinoire, lieu central de l’histoire), s’est révélé être la damnation de Michael Cimino, accusé d’avoir entrainé la faillite de l’United Artist. Les raisons de l’échec cuisant du film, malgré un remontage plus serré proposé à sa sortie, seraient plutôt politiques. La Porte du paradis remet en effet clairement en question les errements d’une nation qui s’est construite dans un bain de sang parfois fratricide (même si les indiens sont aussi brièvement évoqués, le sort des immigrants étant comparable). Ici, les bals soigneusement chorégraphiés (qui rappellent, bien sûr, la scène du mariage dans Voyage au bout de l’enfer) s’opposent à l’anarchie, et la cavalerie vient au secours des meurtriers…

Le film, sublimé par une photographie somptueuse, prend le temps de suivre ses personnages dans leur quotidien, sans privilégier l’action. Celle-ci, paradoxalement, bien que filmée avec une violence toute Peckinpienne, n’est pas mise en avant. Le spectateur est plutôt fasciné par un luxe de détails inouïs et foisonnants : centaines de figurants, ville entière reconstituée… Michael Cimino a voulu graver dans la pellicule le chef-d’œuvre de sa vie. Enfin réhabilité dans sa version d’origine depuis 2012, le film est désormais reconnu comme il le mérite.

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10 commentaires pour La Porte du paradis (« Heaven’s Gate ») Michael Cimino, 1980

  1. walkfredjay dit :

    Averill est un personnage fascinant parce que totalement opaque. Je pense qu’il est parti dans l’Ouest pour faire ses « humanités » et suivre le célèbre « Go West, young man ! ». C’est un fils de riche désireux de connaître le monde mais qui va s’y brûler les ailes. L’épilogue muet le montre comme un mort-vivant. Le plus beau rôle de Kristofferson.

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  2. valcogne dit :

    S’il est un western qui m’a laissé perplexe, c’est celui là. Je suis incapable de dire que je l’aime et en même temps je vois clairement ses qualités. Les autres films de Cimino ne m’ont jamais désarçonné ainsi quel que soit leur thème. J’ai du voir trois fois ce film au fil du temps sans pouvoir le considérer dans mes œuvres préférées.

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  3. Val dit :

    Ouf, Valcogne, tu me rassure !
    J’ai cru que j’étais seule à ne pas avoir « accroché » à ce film. Je reconnais ses qualités intrinsèques, j’admets la beauté de l’image, mais à part cela, je suis restée « froide » devant une histoire qui m’a parue longue et ennuyeuse.
    Ceci dit, je ne l’ai vu qu’une fois. Je tenterai d’autres visionnages plus tard, comme je l’ai dit sur mon post consacré à ce film. Peut-être le « déclic » se produira-t-il au cours de l’un d’eux… Ou peut-être pas…

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  4. walkfredjay dit :

    J’aime ce film. Mais j’ai mis du temps. Pourquoi est-il si dur à aimer ? Parce qu’il montre une Amérique qu’on n’a pas envie de voir, des personnages pour la plupart abjects et jamais « romantisés » par la guimauve hollywoodienne. Le scénario est étiré, se perd en digressions.
    C’est vrai. Mais quelle photo ! Quelle mise-en-scène ! Quelle ambition…
    Tu as raison Evy, ce film doit être revu, en espérant être réceptif le jour où on le visionne parce qu’il n’est pas évident d’accès. Mais avec tous ses défauts, c’est un monument.

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  5. valcogne dit :

    Devant de tels plaidoyers, et que je sais sincères, comment résister ? Oui, un jour béni je glisserai la galette dans son réceptacle sacré, laisserai officier le divin rayon laser et, enfin, accèderai-je à cette « Porte du paradis » vouée aux enfers de critiques sans doute injustes, nul n’étant, hélas, prophète en son pays…(Hi Hi)

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  6. valcogne dit :

    Merci, mère supérieure, vous qui vous dévouez corps et âme à votre sacerdoce, à savoir nous mener dans la vallée de l’ombre de la mort en distrayant notre parcours d’œuvres divines, le plus souvent, ou, quelquefois, inspirées par les démons du show-bizness! ( J’embrasse votre anneau sigillaire et baise le cordon de votre robe de bure avec déférence, comme il sied;)

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