Le Temps des gitans (« Дом за вешање, Dom za vešanje ») Emir Kusturica, 1989

Pehran (Davor Dujmović) et son dindon.

Pehran (Davor Dujmović) et son dindon.

En Yougoslavie, dans un campement, le jeune rom Pehran (Davor Dujmović), élevé par sa grand-mère (Ljubica Adzovic), est amoureux d’Azra (Sinolicka Trpkova), la fille de la voisine. Mais ses demandes en mariage successives se soldent par des échecs cuisants, la voisine le trouvant trop pauvre pour lui accorder la main de sa fille. La grand-mère de Pehran s’occupe aussi de la jeune sœur de celui-ci, Danira, qui souffre d’une malformation aux jambes. Un rom fortuné, Ahmed (Bora Todorović), vient un jour au campement faire soigner son fils par la grand-mère. Pour la remercier, il lui propose ensuite de faire soigner Danira dans un hôpital…

Une scène surréaliste qui explique le titre original : "la maison pendue".

Une scène surréaliste qui explique le titre original : « la maison pendue ».

Troisième long métrage du réalisateur yougoslave Emir Kusturica, Le Temps des gitans a l’allure d’un conte, qui démarre comme une comédie, avant de révéler sa nature dramatique. Deux animaux occupent ainsi une place importante. La relation de Pehran avec son dindon, extrêmement drôle, est un des sommets du film. Tout aussi important, quoique moins présent à l’écran, un chaton est la preuve vivante de la bonté de Pehran, qui le sauve de la noyade. Du conte, l’histoire possède aussi des éléments fantastiques, qui viennent s’intégrer poétiquement au récit traité, lui, de manière réaliste : objets dirigés par télékinésie, lévitation et apparitions fantomatiques sont le quotidien des personnages. Emir Kusturica utilise ces phénomènes pour appuyer la cruauté de son récit. Ainsi, un jeu a priori innocent, un couvert déplacés par la seule force de la pensée pour amuser ou épater la galerie, devient ensuite une arme mortelle. De même, la lévitation d’une femme enceinte n’est qu’une étape vers la mort, en une véritable montée vers les cieux. La magie imprègne ainsi le quotidien des gitans. Emir Kusturica s’attarde aussi sur les cérémonies qui marquent les différentes étapes de la vie, jusqu’à la mort : prières et rites païens (par exemple, les pièces de monnaies sur les yeux d’un défunt, qui rappellent le péage à Charon de la traversée du Styx) s’entremêlent, entre superstition et mysticisme.

Azra (Sinolicka Trpkova) et Pehran (Davor Dujmović)

Azra (Sinolicka Trpkova) et Pehran (Davor Dujmović)

Par ailleurs, un réalisme brutal vient contrebalancer cet aspect onirique : la traite des enfants (souvent handicapés) et des jeunes filles vendues comme esclaves sexuelles, la perte de l’innocence d’un jeune garçon doux et rêveur, la mort et l’abandon rythment le film, qui conserve malgré tout un espoir joyeux malgré l’acharnement de la fatalité, entre rires et larmes. Il est impossible d’oublier la prestation de Davor Dujmović, alors amateur, dont le visage est capable d’exprimer aussi bien une terrible candeur, proche de la folie douce, qu’une dureté implacable. La tentative de suicide de Pehran au début du film prend rétrospectivement un goût amer, le jeune acteur s’étant donné la mort en 1999*. Enfin, le film s’achève par une boucle, l’histoire se terminant à l’endroit même où elle a commencé.

Cinéaste passionné, entre autres, par le cinéma américain, Emir Kusturica intègre dans ses propres histoires des références aux films qui l’ont marqué. La trame principale de Le Temps des gitans, et la plongée dans le crime de Pehran, peuvent donc évoquer, de manière lointaine, Le Parrain, et plus particulièrement l’ascension de Michael Corleone. Dans une scène qui n’échappera pas aux lecteurs de ce blog, des personnages regardent un western à la télévision. Si l’image n’est pas visible, la bande-son, bien audible, signale qu’il s’agit de La Horde sauvage, reconnaissable malgré un doublage yougoslave !

Film tragique et optimiste, onirique et réaliste, amer et joyeux, Le Temps des gitans est un film d’une grande puissance émotionnelle, dont les images, soutenues par la superbe musique de Goran Bregovic (en particulier, le thème Ederlezi), restent en mémoire.


* Sa sœur lui a dédié un site internet, lui associant pour toujours le personnage de Perhan : http://www.perhan.com/

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